Magia Sexualis, dans l'ombre de Fulcanelli

Première édition au Lys Rouge de Magia Sexualis, en 1931 (mille exemplaires numérotés, sur Vélin d'Arches, tirage très recherché par les collectionneurs de livres maudits).

Planches très explicites, suggérées par la sulfureuse Maria de Naglowska (Grand Lunaire et Confrérie de la Flèche d'Or).

Robert Télin fonde le Lys Rouge en hommage au roman éponyme d'Anatole France, un proche de Fulcanelli. L'éditeur du Magia Sexualis signera en 1948 un très curieux petit traité (26 pages) intitulé "Sagesse de l'Inde". Lequel nous a été certifié du plus haut intérêt par une amie spécialiste reconnue du sanscrit et de la tradition védique.

Édition originale de ce livre actuellement en vente sur Ebay

Paris, le cabaret du chat noir : à la page 126 des Demeures Philosophales (Schemit, 1930), Fulcanelli évoque, comme avec nostalgie, le célèbre cabaret montmartrois :

« Beaucoup d'entre nous se souviennent du fameux Chat-Noir, qui eut tant de vogue sous la tutelle de Rodolphe Salis ; mais combien savent quel centre ésotérique et politique s'y dissimulait, quelle maçonnerie internationale se cachait derrière l'enseigne du cabaret artistique ? ». Et l’adepte d’ajouter, en note : « Rodolphe Salis imposa au dessinateur Steinlein, auteur de la vignette, l'image du moulin de la Galette, celle du chat, ainsi que la couleur de la robe, des yeux, et la rectitude géométrique des moustaches. Le cabaret du Chat Noir, fondé en 1881, disparut à la mort de son créateur, en 1897. »

Quel centre ésotérique se dissimulait au Chat Noir ? On sait que l’occultiste Papus, fondateur de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, était un habitué des lieux ; on sait moins que le compositeur Claude Debussy et son ami Erik Satie, eux aussi rose-croix, fréquentaient également l’endroit en 1890, ce dernier, dit-on, parfois au piano-bar ! Avec Péladan, Papus est membre de l’Ordre, d’inspiration martiniste. A ce propos, citons Geneviève Dubois :

« Le martinisme devait en principe être l’antichambre d’un ordre plus ancien, la H.B. of Luxor (Hermetic Brotherhood of Luxor)…/…
F. Ch. Barlet (1838-1921) était le représentant officiel en France de la H.B. of L. C'était une fraternité  extrêmement secrète, reconstituée vers 1870. Péter Davidson en était l'un des chefs et Max Théon, curieux personnage, l'adepte. La H.B. of Luxor était le cercle extérieur d'un fort ancien centre d'initiation. Près de 30 000 intellectuels y étaient affiliés dont Abraham Lincoln. On retrouvait des membres en Ecosse, en Egypte, en Amérique. L'enseignement portait sur une pratique tendant au développement des facultés spirituelles, fondées sur les théories et pratiques de P.B. Randolph, auteur du très connu Magia Sexualis. » (Geneviève Dubois, Fulcanelli Dévoilé, Dervy 1996, p.31).

On notera les références à l’Egypte de la Fraternité Hermétique de Louxor (Hermetic Brotherhood of Luxor) et de celle d’Héliopolis, non moins hermétique, à laquelle Fulcanelli dédie ses ouvrages (« Aux frères d’Héliopolis »). 

A la suite de Stanislas de Gaita (Oswald Wirth fut son secrétaire), Barlet et Papus se succéderont en tant que Grand Maître de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, lié au martinisme dont René Guénon est un membre éminent (avant de rompre avec Papus).  Parallèlement, Guénon devint évêque de l’église gnostique, excommuniée, fondée à la fin du XIXe siècle par Jules Doinel et… Papus. Sont ici rassemblées les principales figures de l’ésotérisme des années 1890 à 1910. Guénon fondera la revue « La Gnose » en 1909, éditée par la Librairie du Merveilleux, un lieu fréquenté par les principaux ésotéristes parisiens de ce temps et dont le propriétaire, Pierre Dujols, fut très lié à Julien Champagne, illustrateur des Fulcanelli.

Le Grand Lunaire et la Confrérie de la Flèche d’Or

Le Paris des années 20 voit se développer des courants occultistes, certains proches du mouvement théosophique, d’autres clairement satanistes. Ainsi en est-il du Très Haut ou Grand Lunaire, et de la confrérie de la Flèche d’Or, fondée par la sulfureuse Maria de Naglowska. Cette mystique et occultiste d’origine russe, se prétendant disciple de Raspoutine et installée à Montparnasse, insuffle aux deux confréries un caractère magique dans lequel le prince des ténèbres joue le rôle central. Elle va traduire les œuvres de Randolph, que nous avons rencontré plus haut. Ainsi parait en 1931 un texte fondamental dans son domaine : Magia Sexualis. Il s’agit d’un traité de magie sexuelle dans lequel sont passés en revue les principes fondateurs de la doctrine de Randolph, les positions de l’amour, explicites avec planches à l’appui, jusqu’aux miroirs magiques invitant à passer de l’autre côté, ou plus exactement du côté de l’Autre. L’éditeur de ce « livre maudit » (tiré sur Vélin d’Arches à mille exemplaires numérotés seulement, une édition devenue la cible des collectionneurs du genre), fondateur des éditions du Lys Rouge, écrira et publiera un très curieux traité : Sagesse de l’Inde. Le nom de cette maison d’édition ? Un hommage au roman d’Anatole France, l’ami de Fulcanelli, intitulé Le Lys Rouge.

Le Grand Lunaire comptera parmi ses membres l’occultiste Robert Ambelain ; Jules Boucher, disciple et ami de Julien Champagne ; le chimiste Gaston Sauvage qui avait assisté en compagnie de Champagne et Canseliet à la transmutation célèbre opérée en 1922 par Fulcanelli ; le pharmacologue Alexandre Rouhier, auteur du « Peyotl, la plante qui fait les yeux émerveillés » ; et un membre éminemment proche de l’adepte Fulcanelli : son illustrateur Julien Champagne. Ce petit monde se réunit les soirs de Pleine Lune en forêt de Meudon, pour quelque invocation dont le mystère reste entier.

Si l’on se réfère à l’excellent livre de Jean Artero, « Julien Champagne, Apôtre de la Science Hermétique » (Le Mercure Dauphinois, 2014, page 155), Eugène Canseliet aurait lui-même compté parmi les membres du Grand Lunaire : Canseliet subit des vols pendant son infarctus (1974). On lui déroba un tableau du Grand Lunaire qui représentait un baphomet. Et selon Robert Ambelain, « Les frères d’Héliopolis étaient sept ou huit au plus. Ce furent : Champagne, Canseliet, Boucher, Sauvage, Dujols pour les cornues. Canseliet, Boucher, furent membres du Grand Lunaire, dont Sauvage dirigeait la section magie ».

Eugène Canseliet évoquera ces relations sulfureuses dans le Feu du Soleil (Pauvert, 1978), entretien avec Robert Amadou :

Le Feu du Soleil (extrait)

E.C.

Il ne faut pas confondre Satan avec Lucifer, l'étymologie de ces deux mots est très différente, laquelle parie assez clair pour ne tromper personne.

R.A.

Il y eut dans l'ombre de Fulcanelli des satanistes, des vrais...

E.C.

Je prendrai Alexandre Rouhier, qui dirigeait la librairie Véga...

R.A.

Docteur en pharmacie, avec une thèse sur le peyotl, « la plante qui fait les yeux émerveillés »; alias Petrus Talemarianus, alias R. P. Sabazius, alias tutti quanti. Je l'aimais bien pour son humour désespéré.

E.C.

Je prendrai Rouhier et Jules Boucher...

R.A.

... auteur d'un Manuel de magie pratique; il se fâchait avec tout le monde, mais il était bien brave et finit dévot.

E.C.

... parce qu'ils étaient très unis dans leur amour commun de la magie cérémonielle. C'est très souvent qu'ils allaient ensemble, pendant la nuit, au dolmen de Meudon, munis de leur Occultum portatif du G.L.

J'ai peu connu le premier, mais fort bien le second qui rencontrait souvent Julien Champagne, lorsque celui-ci habitait l'Ermitage d'Arnouville. Je me suis parfois demandé, ce qui pouvait bien l'attirer vers ce garçon, le plus souvent occupé à faire des tours de cartes.

Les majuscules initiales « G. L. » correspondent à Grand Lunaire, selon que s'appelait un groupement fort inspiré de satanisme...

R.A.

C'est le moins qu'on puisse dire.

E.C.

... que je connus mal, il est vrai, et dont les principaux animateurs furent assurément Alexandre Rouhier, Gaston Sauvage et Jules Boucher. Tous trois, d'ailleurs, entraînèrent, plus ou moins, ce pauvre Julien Champagne, dans une assez fâcheuse collaboration qui lui aliéna, sans espoir, la protection puissante de Fulcanelli.

Maria de Naglowska et le Grand Lunaire

A la fin des années 1920, Maria de Naglowska se trouve en Egypte et donne des conférences au sein de la Société Théosophique d’Alexandrie. Rappelons que Dujols et Champagne furent tous deux membres de la Société Théosophique, à Paris. En 1930, Maria quitte l’Egypte et s’installe à Montparnasse ; dans le même temps, Champagne, Rouhier, Sauvage et Boucher jouent les apprentis-sorciers en forêt de Meudon et, à Paris, dans la paroisse Saint-Merri.
 
L’alchimiste Alejandro Cabalo nous confirme – il tient l’information de son ami Philippe Encausse, fils de Papus – l’appartenance de Maria de Naglowska au Grand Lunaire.

Louxor, Héliopolis, Alexandrie, Memphis-Misraïm (rite que Robert Ambelain dirigera)… L’Egypte est décidément bien présente dans cet épineux dossier !

Messe noire pour Frater Lug

Le très documenté blog d’Archer (1), consacré à Julien Champagne, nous renseigne sur un personnage singulier, Claude d'Ygé : « On doit à Claude d'Ygé deux anthologies hermétiques de qualité, préfacées toutes deux par Eugène Canseliet, Anthologie de la poésie hermétique et Nouvelle Assemblée des Philosophes Chymiques…/… Parmi les proches de d'Ygé à cette époque, on peut citer, outre Eugène Canseliet, Alexandre Rouhier, Robert Ambelain, Gaston Sauvage...On est vraiment très près, ici, de Julien Champagne. »

Archer nous apprend alors que Claude d’Ygé compte parmi les membres du groupe inspiré par Maria de Naglowska : « D'Ygé aurait fait partie de ses disciples sous le nomen de Frater Lug. »

Biographe et disciple de Maria de Naglowska, Marc Pluquet relate dans son livre « La Sophiale » (Ordo Templi Orientis, Paris, 1993) sa rencontre avec la magicienne que Claude d’Ygé lui présente : « J'ai connu Claude d'IGEE (son vrai nom était LABLATINIERE) à Bitche pendant mon service militaire en 1933; il était infirmier a l'hôpital Roca. Quelques jours plus tard il me dit : "Ce n'est pas un petit bateau qu'il faut faire, c'est un grand, où l'on pourra se réunir et faire des choses intéressantes. Viens à Paris, je te présenterai à une femme extraordinaire. Tu n'as plus de famille et à Montparnasse tu ne te sentiras plus seul". C'est à cette époque que Claude d'IGEE et moi entreprîmes des recherches sur les plantes osmotiques, d'après un vieux traité d'alchimie de POISSON et des travaux de Stéphane LEDUC. »

Suit, dans le même livre, le récit de ce qu’il faut bien appeler une messe noire :

« Maria et ses officiantes s'habillent derrière le paravent. Puis les officiantes paraissent vêtues d'une longue robe blanche à l'exclusion de tout autre vêtement; Maria parait à son tour vêtue d'une robe brochée d'or. La présentation des postulants lors d'une cérémonie où j'étais postulant fut faite par Marcel IVER, un ami de Maria DE NAGLOWSKA, à qui revenait le rôle d'officiant. Celui-ci retraça brièvement la vie de Claude d'IGEE en insistant sur ses travaux concernant l'hermétisme (Claude d'IGEE préparait une anthologie de la poésie hermétique qu'il publia plus tard en une étude sur Cyrano de Bergerac). Ensuite, il me présenta brièvement et mit l'accent sur mon attachement sincère a Maria DE NAGLOWSKA et dit aussi quelques mots a propos de mes recherches sur les plantes osmotiques, qui l'intéressaient particulièrement. Puis, la Sophiale s'étendit sur l'autel et l'officiant remplit de vin un gobelet d'argent et le tendit à Claude d'IGEE; celui-ci le plaça sur le pubis de la Sophiale et fit la proclamation solennelle; il but ensuite le contenu du gobelet. - Je rechercherai avec mes compagnes l'acte érotique initiatique, lequel transformant la chaleur en lumière, réveille LUCIFER dans les ténèbres sataniques du mâle.»

De fait, l’Anthologie de la Poésie Hermétique qu’évoque ce texte paraîtra, préfacée par… Eugène Canseliet !

Plus tard, Jules Boucher dédicacera son Manuel de Magie Pratique (1941) à « la mémoire de Fulcanelli, mon maître et ami », pensant que l’adepte et son illustrateur ne font qu’un. Robert Ambelain fait de même en 1939, dédiant son livre « Dans l’ombre des cathédrales » à « la mémoire de Fulcanelli », sans qu’on sache très bien si cet auteur, ami de Jules Boucher, assimile également Champagne et l’adepte.

Après la seconde guerre mondiale, Ambelain se rapprochera de Philippe Encausse, le fils de Papus, au sein de l’ordre martiniste, fermant ainsi la boucle étrange où se mêlent ombre et lumière.

Lumière de l’initiation védique et de l’hermétisme, ombre des invocations en forêt de Meudon, et de la Magia Sexualis de Montparnasse.

Au terme de ce rapide tour d’horizon d’un entourage diabolique dans l’ombre de Fulcanelli, que conclure ? L’adepte, que l’on voit mal appartenir à une secte satanique, n’est probablement pas Julien Champagne. Le caractère chrétien et lumineux de l’œuvre ne s’accommode guère des frasques du Grand Lunaire en forêt de Meudon. D’autant que si Canseliet a raison d’affirmer qu’Anatole France, en écrivant La Rôtisserie de la Reine Pédauque, s’inspire de son ami Fulcanelli, il ne peut s’agir de l’illustrateur qui n’avait que seize ans à la parution du livre en 1893. Canseliet, lui, n’était pas né. Le mystère Fulcanelli reste entier.

C. d C.

(1) http://www.archerjulienchampagne.com/article-4080343.html

Édition originale de ce livre actuellement en vente sur Ebay

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