Interview de Jean Artero

Propos recueillis par Christophe de Cène

Jean Artero

Fulcanelli, Fulcanelliana

Arqa, 2017

 

Jean Artero est l’un des plus grands spécialistes de Fulcanelli. L’auteur de « Présence de Fulcanelli » (Arqa, 2008), de « Alchimie de Lesseps » (Arqa, 2011) et de « Julien Champagne, Apôtre de la Science Hermétique » (Le Mercure Dauphinois, 2014), nous livre aujourd’hui un ouvrage de référence sur les écrits en tout genre concernant le célèbre adepte.

Ce livre se présente comme un « Petit guide hermétique consacré à la biographie de Fulcanelli ». En réalité, le propos est plus vaste et concerne autant l’œuvre que l’identité de l’alchimiste. Certaines études, parfois fort bien critiquées, ne se risquent d’ailleurs à aucune identification. Reste que, comme on peut s’en douter, l’énigme de l’état civil réel de Fulcanelli est largement abordée.

Sur le modèle des étoiles Michelin, l’auteur inaugure non sans humour les hippocampes Artero, délivrant trois, quatre ou cinq chevaux marins à chaque thèse. Par delà ce classement, les différents essais sont passés au crible, parfois sans concession. Certains propos feront grincer des dents, et mieux vaut, pour les auteurs cités, accepter la critique de bonne grâce. Jean Artero nous a fait l’amitié de présenter notre « Finis Gloriae Mundi de Fulcanelli, La Révélation », nous gratifiant de quatre hippocampes (« une thèse à considérer avec la plus grande attention »). Nous trouvons la présentation de notre travail très juste, y compris dans les quelques reproches qui nous sont adressés.  Je rappelle que l’identité que nous défendons est celle dévoilée par Jacques Grimault dans son livre « L’Affaire Fulcanelli », pour qui l’adepte n’est autre que le célèbre géologue Albert de Lapparent.

D’autres auteurs, chacun naturellement convaincu par son propre exposé, se sentiront sans doute quelque peu maltraités. C’est ainsi que Jean Artero n’hésite pas à faire remarquer ci et là des raccourcis ou incohérences, voire à nous apprendre la nature réelle de certaines pièces à conviction : de simples copies là où l’on pensait avoir affaire à des originaux.

Si on s’en tient au classement de l’auteur, seules quatre entités revendiquées comme Fulcanelli obtiennent au moins quatre hippocampes : Charles de Lesseps (et ses frères, Paul et Bertrand, hypothèse de Jean-Claude Allamanche) ; le trio Dujols-Champagne-Canseliet (selon Geneviève Dubois) ; l’astronome Camille Flammarion (essai de Frédéric Courjeaud) ; Albert de Lapparent, dont nous venons de parler.

Avis tout personnel : ce livre ne fait que renforcer notre intime conviction. Albert de Lapparent, le « Fulcanelli » révélé par Jacques Grimault, est bien l’adepte ayant inspiré l’auteur du Mystère des Cathédrales. C’est là notre conviction, largement étayée par de nouveaux éléments que de prochaines parutions expliciteront. Mais qu’importe notre avis ! Le lecteur pourra, à la lecture de cet opus fulcanellien, se forger sa propre opinion, quitte à se procurer les études citées.

Un livre à découvrir avant de se forger un jugement définitif.

C. d C.

Interview


Jean Artero
 

Interview de Jean Artero réalisée le 21 juin 2017

CdC :

Bonjour Jean; votre excellent livre Fulcanelli, Fulcanelliana, récemment paru aux éditions Arqa, fait le point sur les nombreuses tentatives d’élucidation d’un mystère : qui est Fulcanelli ? Tout d’abord, que signifie Fulcanelliana ?

JA :

Bonjour Christophe, et merci de votre aimable invitation. Fulcanelliana, ou si l’on veut « Au sujet de Fulcanelli », de l’homme et de son œuvre.  Donc il ne s’agit pas seulement du mystère de son identité, que d’ailleurs certains auteurs recensés ne prétendent pas élucider. On peut aussi se poser la question des raisons du succès mondial de ses ouvrages.  

CdC :

J’ai pris tout le temps nécessaire pour bien vous lire, et compléter avec les ouvrages cités, dont certains sont difficiles à trouver aujourd’hui. Votre travail pose la question de la pertinence de ces différents essais. Le lecteur devra se forger sa propre opinion, même si le classement en « hippocampes », en lieu et place d’étoiles, suggère un choix.  Un chapitre est ainsi voué à chaque thèse gratifiée de trois hippocampes (légende : « une piste parmi d’autres »), quatre (« une thèse à considérer avec la plus grande attention »), ou cinq hippocampes (« au plus proche de Fulcanelli »). Cependant, ce classement ne comporte-t-il pas sa part de subjectivité ? Je vais prendre un exemple. Vous reprochez à la thèse de Frédéric Courjeaud (Fulcanelli serait Camille Flammarion, quatre hippocampes) de plaider l’approximation en situant la date de naissance de l’adepte en 1839 alors que Flammarion est né en 1842. Mais vous trouvez jolie la « règle de l’écart d’un an » qu’avance  Jean-Claude Allamanche pour considérer Charles de Lesseps, né en 1840, comme l’adepte.  Il nous semble que cette « règle » peine cependant à convaincre le lecteur, pour reprendre votre expression, et que Jean-Claude Allamanche s’embrouille un peu quand il l’applique à la première vision d’une cathédrale gothique : Fulcanelli écrit « Nous avions sept ans » (a priori, cela correspond à 1839+7=1846) ; Notre auteur considère que cet événement se produit à l’arrivée de Charles de Lesseps en France, en 1849, et que « c’est l’application de la règle de l’écart d’un an (sic) ».

JA :

En fait, les contributions « fulcanelliennes » des un(e)s  et des autres sont regroupées par ordre alphabétique d’auteurs, certains ayant produit plusieurs études sur Fulcanelli et/ou son œuvre. Quant aux hippocampes, qui visent simplement à orienter lecteurs et lectrices sur ma vision personnelle, et donc subjective par définition, ils n’ont d’autre intérêt que de valoriser de façon humoristique certains des essais publiés. En effet, si aucun n’a la « note » maximale (six chevaux marins), tous ont au moins la moyenne (trois hippocampes) et certains il est vrai un peu plus (quatre ou cinq). C’est vrai que j’ai ainsi été séduit aussi bien par l’esprit méthodique de Courjeaud, même s’il se trompe sans doute à propos de Flammarion,  que par l’imagination que démontre Allamanche, en nous expliquant de façon parfois convaincante que Fulcanelli pourrait bien être une succession de membres de la famille Lesseps. 

CdC :

Comme vous l’écrivez, il n’est pas raisonnable de se critiquer soi-même, et vous n’incluez pas votre propre approche, pourtant très documentée. Je pense à l’incontournable « Présence de Fulcanelli » (Arqa, 2008), et aussi à votre « Alchimie de Lesseps » (Arqa, 2011). Le « clan » de Lesseps y est omniprésent. Est-ce la raison de votre soutien à la thèse de Jean-Claude Allamanche, gratifié de cinq hippocampes alors qu’il ne produit, je vous cite, « aucun document ou fait vraiment nouveau ou novateur à l’appui des ses assertions » ?

JA :

C’est le défaut principal d’Allamanche, l’absence de preuves. Dans mon Alchimie de Lesseps, il est surtout question de la relation entre Bertrand de Lesseps et Julien Champagne, qui comme Eugène Canseliet fut un Fulcanelli. Quant à mon Présence de Fulcanelli, le clan Lesseps n’y est pas omniprésent, le seul intérêt de cet opuscule résidant plutôt dans le fait qu’il essaie d’attirer l’attention sur l’immensité de l’œuvre fulcanellienne.

CdC :

Charles de Lesseps fut-il ingénieur ?

JA:

Oui, il semble avoir collaboré comme ingénieur au projet du canal de Panama. J’ajoute qu’il pourrait bien avoir également participé au siège de Paris. Et qu’il était barbu, mais chauve, donc il ne correspond pas tout à fait au physique de Fulcanelli. Un ami alchimiste se demandait récemment en ma présence si ce physique qui nous a été « vendu » par Canseliet ne serait pas en fait délibérément composite (il pensait peut-être à tort à une composition Lesseps-Champagne).

CdC :

Votre livre présente les principales thèses qui chacune, à sa manière, contribue à livrer tous les éléments du puzzle. C’est ce qui en fait tout l’intérêt et rend votre travail précieux. C’est ainsi, par exemple, que Jean-Claude Allamanche souligne, à juste titre, la présence d’Antoine d’Abbadie dans l’univers fulcanellien. Un auteur comme Vincent Bridges ira même jusqu’à considérer l’explorateur comme le premier Fulcanelli (in The Mysteries of the Great Cross of Hendaye). Pensez-vous qu’Antoine d’Abbadie, que votre compère Archer cite aussi dans son célèbre blog, joue un rôle important dans le dossier Fulcanelli ?

JA :

Vous avez bien compris ce que j’ai cherché à faire : Donner de façon exhaustive ou quasiment à tout un chacun le moyen de se faire une idée des principales approches actuelles du « mystère Fulcanelli ». Il y en a déjà une vingtaine. Donc il devenait urgent de faire le point. Fulcanelliana n’a pas d’autre prétention. S’agissant d’Antoine d’Abbadie, le personnage est fascinant et je ne serais pas excessivement surpris si on le retrouvait gravitant dans l’orbite fulcanellienne, mais en dépit des passionnantes spéculations de Bridges, qui ne m’ont pas échappé, même si je n’ai  pas retenu son livre trop spécialisé à mon sens (il ne traite que d’Hendaye), nous en sommes pour l’instant et à mon avis réduits aux conjectures.   

CdC :

Certaines études du plus haut intérêt ne se risquent pas à donner une identité civile à Fulcanelli. Cela n’enlève évidemment rien à la richesse de leur contenu. C’est par exemple le cas du livre d’Otero : Fulcanelli, Une biographie impossible (cinq hippocampes dans votre classement). Si nous nous en tenons aux thèses livrant un nom et affublées d’au moins quatre hippocampes (les autres thèses sont en recul, « une thèse parmi d’autres… »), seuls quatre fulcanellisables restent en course :

-Charles de Lesseps, et ses frères Bertrand et Paul. Thèse de Jean-Claude Allamanche. 

-Camille Flammarion. Thèse de Frédéric Courjeaud.

-Albert de Lapparent. Vous avez l’amabilité d’accorder quatre hippocampes à mon livre, dont je rappelle qu’il reprend le Fulcanelli d’abord révélé par Jacques Grimault (in L’Affaire Fulcanelli).

-Le trio Dujols, Champagne et Canseliet. Thèse de Geneviève Dubois (in Fulcanelli Dévoilé).

Pensez-vous que Fulcanelli soit l’une de ces quatre entités, ce que votre classement induit ?

JA :

Vous me poussez dans mes retranchements ! J’ai effectivement des certitudes, qui n’engagent que moi. Comme déjà dit, Champagne et Canseliet sont des Fulcanelli assumés. Mais je pense des Fulcanelli « secondaires » en quelque sorte, se mettant délibérément en avant pour mieux occulter le « vrai » Fulcanelli. Je pense que ce dernier est sans doute le « Philosophe-Adepte » qui a tant influencé Dujols-Magophon dans la rédaction de son Hypotypose au Mutus Liber. Donc Dubois avait largement raison…Et pour autant je ne vois pas comment ce Philosophe pourrait ne pas avoir fréquenté le clan Lesseps, voire en avoir fait partie.   

CdC :

Parlons un peu de ces autres fulcanellisables, que votre étude relègue au rang de « piste parmi d’autres » (trois hippocampes). Dans l’ordre de leur apparition dans le livre : Carlos de Bourbon, Jules Violle, Paul Decoeur et Gustave Eiffel. Je passe sur l’infant Charles de Bourbon, lequel, né en 1870, semble assez mal placé pour avoir servi sous les ordres de Viollet-le-Duc en 1871. Gustave Eiffel, suggéré par Cédric Mannu, est un candidat plus sérieux. Pensez-vous que sa date de naissance (1832) et son parcours professionnel, qui laisse peu de place à l’alchimie, soient compatibles avec un profil fulcanellisable ?

JA :

Non, mon point de vue est qu’ici on s’éloigne quelque peu du cœur du mystère avec ces hypothèses, bien qu’une personnalité éminente comme l’étaient aussi bien Flammarion qu’Eiffel pouvaient avoir la stature d’un Fucanelli. Quant à Viollet-le-Duc, qui pourrait être lui aussi un « fulcanellisable », tout nous porte à croire actuellement qu’il fut un aîné de l’Adepte. Peut-être même ce dernier en fut-il un protégé.

CdC :

La thèse de Jules Violle est celle de Patrick Rivière, défendue aussi (mais sans qu’il ne cite Rivière, comme vous le soulignez) par Johan Dreue. Là encore, la date de naissance (1841) ne correspond pas aux dires d’Eugène Canseliet, l’unique disciple, qui mentionne à maintes reprises la naissance en 1839. Mais je voudrais revenir sur un point très intéressant des livres de Patrick Rivière, en particulier son « Qui Suis-Je ? ». Fulcanelli fréquenta plusieurs membres de l’académie des sciences. Citons Chevreul, Berthelot, Curie, Lesseps bien-sûr, et Paul Painlevé. Ne trouvez-vous pas que cela plaide en faveur d’une appartenance de Fulcanelli à cette prestigieuse académie, comme le souligne Patrick Rivière, à notre sens à juste titre ?

JA :

Le bagage intellectuel considérable de Fulcanelli plaide pour cette hypothèse. Je crois tout à fait vraisemblable que des savants comme Chevreul, Berthelot et plus tard Curie aient non seulement côtoyé ce dernier mais aient su à quoi s’en tenir sur sa personnalité réelle. Pour être tout à fait clair, aient su qu’il était « aussi » Fulcanelli, et aient cependant respecté l’implicite « consigne de silence » qu’évoque Canseliet à son endroit. A contrario, il me paraît non moins vraisemblable qu’académicien ou non, Fulcanelli ait dû à un certain moment faire le choix de s’éloigner de ce type de relations, et de cénacle.   

CdC :

Reste Paul Decoeur, l’hypothèse de Walter Grosse, reprise par Filostène. Decoeur a le mérite de bien cadrer avec la naissance en 1839. Il a cela en commun avec Albert de Lapparent. Walter a mené une enquête logique, peut-être trop sélective quand il affirme que les officiers sous les ordres de Viollet-le-Duc en 1870 étaient des ingénieurs des Pont-et-Chaussées. Il y avait aussi Les Mines, et cela est bien attesté. Ma question porte surtout sur les livres de Filostène, qui comportent divers documents citant Paul Decoeur (ou Paul Dec…). Si ces documents son authentiques, la thèse de Walter Grosse est quasiment prouvée, et il faut accorder cinq (voire six) hippocampes aux livres de Filostène. Vous êtes d’accord ?

JA :

Ces documents sont de fait impressionnants, mais comme vous le soulignez il reste permis de s’interroger sur leur authenticité. De toute façon, on peut comme Filostène lui-même me semble l’attester considérer qu’on a au mieux affaire à des copies de missives. Donc le doute est permis, pour le moins. Quant à Grosse, dont les brillantes déductions ont précédé, il faut sans doute le dire et le redire, la tentative de démonstration de Filostène, qui viendrait donc les confirmer de manière presque miraculeuse, vous avez pour moi raison de  penser qu’en dépit de la rigueur dont il essaie de faire preuve, les déductions en question risquent fort, en l’état actuel des choses, de laisser de côté tel ou tel « fulcanellisable ». 

CdC :

Vous écrivez à propos de Filostène : « Les deux pièces maîtresses sur l’implication de Paul Decoeur dans ce dossier sont deux lettres (ou plutôt copies de lettres) …/… ». Deux lettres, de 1906 et 1911, dont Filostène ne précise pas dans ses livres (y compris le chapitre écrit récemment au Mercure Dauphinois) qu’il s’agit de copies. Comme vous le savez, Filostène s’en est expliqué sur son blog Internet, les copies étant dues à Samuel David Cohen Lidiakos, qui fut un temps secrétaire de Pierre Dujols. Selon nos sources, Filostène possède les originaux, veut bien les montrer à condition qu’ils ne soient pas photographiés. On peut se demander pourquoi. Et comment expliquer la présence de l’enveloppe du destinataire Paul Dec… dans le même dossier ? Pardonnez le caractère un peu abrupt de ma question : pensez-vous les documents de Filostène authentiques ?

JA :

Comme déjà dit, Filostène ne pourrait aux mieux à mon sens que présenter des originaux… de copies. Lidiakos n’est pas pour moi une source suffisamment crédible. La question se présenterait sous un jour très différent si on pouvait avoir accès aux originaux émis et donc reçus par leurs destinataires. On n’en est pas là, à mon humble avis.

CdC :

Merci, Jean, pour ce magnifique travail, ingrat parfois car il n’est pas aisé de critiquer sans blesser les auteurs qui tous sont convaincus de la véracité de leur thèse. Nous devons à Fulcanelli sa vérité, et en cela votre livre nous semble une belle contribution, qui donne au lecteur les éléments requis pour comprendre chaque thèse. Avez-vous quelque chose à ajouter ?

JA :

Merci  de ce dialogue, et permettez-moi de  souhaiter que Fulcanelliana constitue une petite pierre à l’édifice qui reste encore largement à édifier selon moi d’une critique constructive de Fulcanelli, qui irait au-delà du mystère de l’anonymat voulu et respectable, et s’appesantirait prioritairement sur la qualité de son œuvre.
 

Le livre de Jean Artero sur le site des éditions ARQA


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