Fulcanelli et l’académie des sciences

Par Christophe de Cène

Selon Eugène Canseliet, Fulcanelli a côtoyé Ferdinand de Lesseps,
Michel-Eugène Chevreul, Marcellin Berthelot, Pierre Curie,
tous membres éminents de l'académie des sciences.
Nous allons découvrir dans quelles conditions se firent ces rencontres.

La Langue des Oiseaux

L’écrivain rose-croix Hippolyte Ebrard se souvenait avoir rencontré Fulcanelli en 1915, reçu à la Rose du Ciel, petit hôtel particulier situé en face de l’abbaye Saint-Victor à Marseille. Dans son roman La Grande Espérance, d’inspiration humaniste et rosicrucienne, Ebrard met en scène un personnage qui rappelle à bien des égards Fulcanelli : le professeur Pinson, philosophe. Langage des oiseaux : la gorge rouge du pinson mâle le fait souvent confondre avec le rouge-gorge, dont la morphologie est voisine.


Rouge-gorge apprivoisé, dans un jardin, 2017
 

Eugène Canseliet, unique disciple de Fulcanelli, évoque cet oiseau : « Sur la discrète terrasse dont j'ai fait revivre l'émouvant souvenir, un rouge-gorge, rempli d'élégante hardiesse, s'ébattait fréquemment sous les yeux de Fulcanelli qui l'appelait ma petite rubiette, et l'avait à peu près apprivoisé, en prenant un très grand plaisir à lui parler étonnamment dans le langage des oiseaux. Le Maître me confia que ses chats lui avaient enseigné cet idiome qui reste l'apanage du monde des oiseaux.

Fulcanelli avait noté que, dans certaines provinces, la légende subsiste, selon laquelle notre rouge-gorge fut à jamais rubifié par le sang de Jésus, alors qu'il retirait, à l'aide de son bec, les épines fichées dans la chair martyrisée du Sauveur des hommes. Manipulateur infatigable, il se trouvait alors totalement absorbé par la solution de l'arcane ultime que constitue le troisième œuvre, qui est celui du vase, de l'œuf, de la couvée ou philosophale coction. Aussi le Maître voyait-il, dans le solitaire passereau, tristement exécré par la canaille nombreuse ; voyait-il, disons-nous, dans la rubescente bavette de l'oiseau pareillement humble et altier, la vivante expression de l'âme du métal, c'est-à-dire du soufre rouge absolument inaltérable en son existence éternelle. » (1)

Ainsi, les chats enseignent à Fulcanelli le langage des oiseaux ! Singulière proximité, que le roman d’Hippolyte Ebrard nous rappelle : « Après les Maîtres grecs où son esprit trouvait apaisement, le professeur Pinson aimait surtout les chats, dont l’indépendance et le caractère le ravissaient » (2).

Revenons à la rencontre d’Hippolyte Ebrard et Fulcanelli, précisément relatée dans notre livre « Finis Gloriae Mundi de Fulcanelli » (BOD, 2016). L’écrivain marseillais nous apprend que l’alchimiste se dit « naguère membre de l’académie des sciences ». Cette expression peut surprendre : on est normalement membre à vie de la prestigieuse institution. A moins, bien-sûr, qu’on organise sa disparition sociale, ce que fit l’adepte si l’on en croit la première préface d’Eugène Canseliet au Mystère des Cathédrales : « L’homme s’est effacé… Il disparut quand sonna l’heure fatidique, lorsque le Signe fut accompli. Qui donc oserait se soustraire à la Loi ? – Moi-même, s’il m’arrivait aujourd’hui l’heureux avènement qui contraignit le maître à fuir les hommages du monde, je n’agirais pas autrement ». (3)

Dans notre livre, nous expliquons pourquoi nous pensons Fulcanelli être le géologue et minéralogiste Albert de Lapparent (né en 1839, disparu en 1908), suivant en cela Jacques Grimault qui révéla le premier l’identité de l’adepte (4). Si l’on se fonde sur les éléments dont nous disposons, Fulcanelli serait né en 1839, aurait été membre de l’académie des sciences, polytechnicien et, jeune ingénieur, intégré à la Garde Nationale en 1870 lors des événements de La Commune. L’ensemble de ces critères conduit nécessairement à l’identité retenue : Albert de Lapparent (5).


Fulcanelli
 

Des alchimistes à l’académie des sciences

Albert de Lapparent devient en 1884 membre de la Société de Géographie, à laquelle appartiennent alors deux de ses amis : le créateur du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps, qui en est le président (fonction assurée de 1881 à 1890), et le géographe Antoine d’Abbadie qui assurera la présidence de cette société savante en 1892. Albert de Lapparent et d’Abbadie se connaissent depuis longtemps déjà : ils signent tous les deux, en 1877 notamment, des articles dans La Revue des Questions Scientifique, éditée à Bruxelles. Leur foi chrétienne militante les rapproche.

Antoine d’Abbadie, un temps maire d’Hendaye, confiera à l’architecte Viollet-le-Duc la construction du château Abbadia, aux portes de cette petite ville frontalière du pays basque, achevé en 1879 et aujourd’hui propriété de l’académie des sciences. Sans doute est-ce là l’origine du chapitre que consacrera Fulcanelli à la croix cyclique d’Hendaye, ainsi qu’à celui relatif au cadran solaire du palais Holyrood d’Édimbourg, ce dernier remarqué et commenté par Antoine d’Abbadie lors de son séjour en Écosse (6).

Antoine d’Abbadie est en relation avec un personnage singulier, le chimiste Michel-Eugène Chevreul, comme l’atteste leur correspondance (Archives Antoine d’Abbadie, Les Libraires Associés, note 7). D'Abbadie devient d'ailleurs membre de l’académie des sciences en 1867, sous la présidence de l’illustre chimiste (Chevreul est élu pour l’année 1867).

Voilà donc qui nous mène à l’académie des sciences, dont vont faire partie Eugène Chevreul et nos trois amis de la société de géographie, Antoine d’Abbadie, Ferdinand de Lesseps et Albert de Lapparent.


Michel-Eugène Chevreul

Chevreul avait une grande connaissance des textes alchimiques anciens et léga sa riche bibliothèque hermétique au Muséum d’Histoire Naturelle. On ne s’étonnera donc pas de lire sous la plume de Fulcanelli :

Ernest Bosc raconte qu’Auguste Cahours, membre de l’Académie des Sciences, lui avait appris que « son vénéré maître Chevreul professait la plus grande estime pour nos vieux alchimistes ; aussi, sa riche bibliothèque renfermait-elle presque tous les ouvrages importants des philosophes hermétiques. Il paraîtrait même que le doyen des étudiants de France, comme Chevreul s’intitulait lui-même, avait beaucoup appris dans ces vieux bouquins, et qu’il leur devait une partie de ses belles découvertes. L’illustre Chevreul, en effet, savait lire entre les lignes bien des renseignements qui avaient passé inaperçu avant lui. » Fulcanelli, Les Demeures Philosophales, Livre premier, chapitre V : Chimie et Philosophie.

Chevreul laissera divers essais touchant l’alchimie, ainsi qu’un Mémoire sur les Vitraux Peints de Chartres et de Bourges : une étude dont s’inspirera Julien Champagne, l’illustrateur des Fulcanelli.

Laissons à présent Eugène Canseliet nous présenter d’autres prestigieuses relations : « Si, en Héliopolis, je me trouve, toujours et très sévèrement soumis, par le serment, à l'ancestrale discipline du secret, combien, en revanche, de hauts personnages, libres et puissants, qui eussent pu parler, même confidentiellement, se turent, comme liés par un tacite accord! Il importe qu'on sache, en particulier, que Fulcanelli, dans sa jeunesse, était reçu par Chevreul, de Lesseps et Grasset d'Orcet; qu'il était l'ami de Berthelot et qu'il connut très bien Curie, son cadet de vingt années, ainsi que Jules Grévy et Paul Painlevé » (8).

Dans cette liste, où l’on retrouve de Lesseps et Chevreul déjà cités, nous retiendrons Berthelot et Curie, eux aussi membres de l’académie des sciences.


Marcellin Berthelot

Albert de Lapparent connu fort bien Marcellin Berthelot, comme il nous le dit lui-même dans son autobiographie : « Au mois de juillet [1903], au début d'une séance de l'Académie des sciences, j'avais vu venir à moi M. Darboux, pour me demander, de la part de M. Berthelot, de consentir à être le délégué, c'est-à-dire le lecteur de notre Académie, à la séance publique annuelle de l'Institut en octobre. Une telle offre, bien qu'elle me prît à l'improviste, ne pouvait être déclinée. Quelques instants après, M. Berthelot me la confirmait ; après quoi mes confrères étaient appelés à ratifier cette désignation par leur vote. » Albert de Lapparent, Autobiographie, 1906.

Albert de Lapparent succédera d’ailleurs à son ami Marcellin Berthelot au poste de secrétaire perpétuel de l’académie des sciences, pour les sciences physiques, en 1907 – au décès de ce dernier. Fulcanelli rendra un vibrant hommage à son prédécesseur, dans son second livre, Les Demeures Philosophales :

L’un des maîtres les plus célèbres de la science chimique, Marcellin Berthelot, ne se contenta point d’adopter l’opinion de l’Ecole. Contrairement à nombre de ses collègues, qui parlent hardiment de l’alchimie sans la connaître, il consacra plus de vingt années à l’étude patiente des textes originaux, grecs et arabes. Et, de ce long commerce avec les maîtres anciens, naquit en lui cette conviction que « les principes hermétiques, dans leur ensemble, sont aussi soutenables que les meilleures théories modernes ». Si nous n’étions tenus par la promesse que nous leur avons faite, nous pourrions ajouter à ces savants les noms de certaines sommités scientifiques, entièrement conquises à l’art d’Hermès, mais que leur situation même oblige à ne le pratiquer qu’en secret. Fulcanelli, Les Demeures Philosophales, Livre premier, chapitre V : Chimie et Philosophie.

Berthelot laissera à la postérité deux écrits majeurs relatifs à l’hermétisme : Les Origines de l'alchimie (1885) et Introduction à l'étude de la chimie des anciens et du Moyen Âge (1889), abordant des thèmes qu’on retrouvera dans les œuvres de Fulcanelli.

Pierre Curie

A qui pensait Fulcanelli en évoquant « certaines sommités scientifiques, entièrement conquises à l’art d’Hermès, mais que leur situation même oblige à ne le pratiquer qu’en secret » ? Peut-être à Pierre Curie, qui découvrit avec sa femme Marie et le chimiste Becquerel, la radioactivité (le prix Nobel récompense les trois chercheurs).


Pierre Curie

Albert de Lapparent connu bien Pierre Curie (1859-1906), de vingt ans son cadet (Canseliet), comme l’atteste ce long extrait de La Philosophie Minérale, dans lequel le futur Fulcanelli décrit le laboratoire du prix Nobel, ainsi que certains détails de son expérimentation :

En examinant le minerai naturel d'uranium, appelé péchurane ou pechblende à cause de sa couleur d'un noir de poix (pech en allemand signifie poix), M. et Mme Curie remarquèrent qu'une variété du minerai en question se montrait trois fois plus active que l'uranium pur. Ce résultat, d'apparence contradictoire, ne pouvait s'expliquer que d'une façon : à côté de l'uranium, le minerai étudié devait contenir un autre corps plus actif, jusqu'alors inconnu des chimistes. Par des expériences bien conduites, M. et Mme Curie réussirent à préparer des composés définis de ce nouvel élément, qu'ils appelèrent le polonium, dont la radioactivité, pour employer l'expression très opportunément créée par le savant couple, se trouva quatre cents fois plus forte que celle de l'uranium.

En 1898, M. et Mme Curie firent mieux encore ; dans la même pechblende, ils parvinrent à démontrer l'existence d'un autre élément nouveau, auquel ils donnèrent le nom de radium. Celui-là, jusqu'à présent, détient à coup sûr le record du genre car sa puissance radioactive est cent mille fois plus grande que celle de l'uranium ! D'ailleurs, il ne s'agit pas ici d'une activité dont l'appréciation serait réservée aux seuls hommes de science, qui n'en auraient connaissance que par de délicates expériences do laboratoire. On peut dire, au contraire, que les effets de la nouvelle substance sautent littéralement aux yeux ; car les composés du radium sont spontanément lumineux, et demeurent tels, même quand on les conserve dans l'obscurité pendant plus d'une année. Ils font plus, et jouissent de la propriété de communiquer en partie leur activité aux corps voisins. Leurs rayons colorent le verre et la porcelaine, et cela d'une façon permanente. Dans le laboratoire où on les manie, tous les objets finissent par devenir lumineux. C'est comme une contagion à laquelle rien ne résiste, ou encore une impulsion qui triompherait de tous les engourdissements !

Les mêmes substances exercent sur notre organisme une action remarquable, comme M. Becquerel en a fait, le premier, l'expérience, à ses dépens. En possession d'un petit fragment d'un sel actif de radium, il l'avait enveloppé de papier et mis dans le gousset de son gilet. Bientôt il ressentit au côté une brûlure assez vive. M. Curie voulut étudier cette influence en y soumettant son propre bras. L'épreuve fut si décisive que la lésion mit plusieurs semaines à disparaître.

…/… Ne peut-on pas dire qu'on les surprend à l'œuvre, ces corpuscules en mouvement, lorsque, issus des corps radioactifs et spontanément lumineux, ils viennent, dans le laboratoire de M. Curie, illuminer le verre et la porcelaine ?

Albert de Lapparent, La Philosophie Minérale, Bloud éditeur, Paris 1910. Pp 24-25.

Jacques, le frère aîné de Pierre Curie, est professeur de minéralogie à l'université de Montpellier. Les deux frères découvriront ensemble l'effet piézoélectrique. Jacques enseigne la cristallographie, un sujet dont Albert de Lapparent s'est fait une spécialité.

Quand Pierre Curie est élu à l’académie des sciences, en 1905, le secrétaire perpétuel de l’institution n’est autre que Marcellin Berthelot, et Albert de Lapparent en est un membre très influent. Les trois ne peuvent que se fréquenter, car leurs sujets d’étude, au cœur de la matière, ont alors bien des points communs.

Eugène Canseliet cite Paul Painlevé parmi les fréquentations de l'adepte. Le futur président du conseil est élu en 1900 à l'Académie des sciences dont il deviendra président en 1918. C'est là sans doute qu'il croise notre Fulcanelli, au tout début du XXe siècle.

Enfin, l'exposition de 1867 sera l'occasion pour Albert de Lapparent de côtoyer les plus célèbres savants de son temps, comme il nous l'explique dans son autobiographie : "elle fut fertile pour moi en heureuses connaissances".

Eugène Canseliet confirmera à de nombreuses reprises ces prestigieuses relations au sein de l’académie des sciences, par exemple dans Le Feu du Soleil (Pauvert, 1978). Fulcanelli croise la route de Ferdinand de Lesseps, de Chevreul, Berthelot, Curie… Nous venons de voir que la fréquentation de ces sommités du monde scientifique est parfaitement attestée dans le parcours bien établi de notre fulcanellisable : Albert de Lapparent.

(c) Christophe de Cène, février 2017

 

(1)        Eugène Canseliet, Alchimiques Mémoires, in La Tourbe des Philosophes n°10, 1980. Page 7.

(2)        Hippolyte Ebrard, La Grande Espérance, Editions Debresse, 1956. Page 64.

(3)        Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales, Jean-Schemit, 1926. Préface d’Eugène Canseliet.

(4)        Jacques Grimault, L’Affaire Fulcanelli, Éditions de La Nouvelle Atlantide, 2015. L’auteur fut un temps président de la revue Atlantis à laquelle collabora Eugène Canseliet durant de longues années.

(5)        Christophe de Cène, Finis Gloriae Mundi de Fulcanelli, La Révélation, BOD, 2016.

(6)        On lira à ce propos, de Jay Weidner et Vincent Bridges, The Mysteries of The Great Cross of Hendaye, Destiny Books, 2003. Les auteurs présentent Antoine d’Abbadie comme l’inspirateur premier des Fulcanelli. En français, l’incontournable blog fulcanellien d’Archer évoque cet épisode :
lire
http://www.archerjulienchampagne.com/article-4543842.html

(7)        http://chezleslibrairesassocies.blogspot.fr/2008/01/archives-antoine-dabbadie.html

(8)        Eugène Canseliet, jaquette de couverture de l’édition Pauvert 1973 des Demeures Philosophales.

 



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